Corps conducteurs

CORPS CONDUCTEURS — Sean Michaels [Alto]

CORPS CONDUCTEURS est un roman musical envoûtant!  Avec un sens aiguisé du rythme et une plume de chef d’orchestre, l’auteur-virtuose, Sean Michaels, nous raconte le parcours pas banal du tout de l’inventeur russe Lev Sergueïvitch, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Léon Thérémine, créateur de l’instrument éponyme.

Le son du thérémine n’est rien d’autre qu’un pur courant électrique. C’est le chant de l’éclair tapi dans les nuages. Jamais sa mélodie ne vacille ni ne s’épuise; elle persiste, reste, tient, dure, s’attarde. Elle ne vous abandonne jamais. À cet égard, elle est meilleure que nous tous.

Si sa trajectoire comme savant, inventeur prolifique, espion et musicien nous fascine, c’est son amour pour Clara Rockmore qui nous fait vibrer à l’unisson. Et c’est à elle qu’il s’adresse tout au long de cette symphonie, nous offrant à lire un roman comme une longue lettre à la femme aimée, mais inaccessible, « la plus grande joueuse de thérémine que le monde connaîtra jamais ».

La nuit, lorsque tout le monde était parti, j’inventais avec un crayon court des objets qui n’existaient pas encore […]. Et puis, un jour, je t’ai rencontrée.

CORPS CONDUCTEURS est à la fois une histoire de science et d’espionnage, d’amour et de musique sur fond de guerre froide et d’une Amérique de tous les possibles. Une histoire plutôt fantaisiste, mais bien ancrée dans le réel afin d’ajouter une touche de magie et d’étincelles à la réalité. Parce que nous avons tous besoin de rêver un peu… et c’est là que nous transporte l’auteur avec sa plume enchanteresse : dans le rêve. J’ai eu le sentiment, après quelques pages seulement, d’être happée par l’histoire. J’avais l’impression joyeuse d’entrer dans un livre de contes avec aucune envie d’en ressortir avant d’avoir rencontré le point final. Lire la suite

SOLEIL — David Bouchet (La Peuplade)

soleil_david bouchetAvec son premier roman SOLEIL, l’auteur David Bouchet (Daouda Toubab) nous illumine par son écriture et jette un peu de lumière sur une histoire plutôt ombrageuse, une histoire de migrants, qui nous est transmise à travers les mots du jeune Souleyman, 12 ans, rebaptisé SOLEIL par son amie Charlotte.

Soleil est certainement une histoire de déracinement, mais c’est aussi une histoire de famille, d’amitié et d’humanité. Soleil est un jeune et courageux sénégalais venu s’installer au Canada avec sa famille, sans plus regarder en arrière. Parce que comme le dira son père à leur arrivée au pays :

c’est une nouvelle vie qui commence. Tout se passe devant nous maintenant… Et surtout, il ne faut pas se retourner.

Mais tout ne se passe pas toujours comme on l’espère et les espoirs sont souvent déçus. Le père qui voulait se réaliser, devenir un migrant que les gens admirent, n’y est pas arrivé. Petit à petit, il s’est enfermé dans le sous-sol, ne voulait plus en sortir, puis s’est mis à y creuser un trou et à s’y enfoncer un peu plus chaque jour. Lire la suite

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La femme qui fuit — Anaïs Barbeau-Lavalette

LA FEMME QUI FUIT vous prend aux tripes, vous écorche autant qu’il vous touche.  La douleur tient probablement dans la révolte que nous éprouvons face à cette femme qui choisit d’abandonner sa famille. Comment une mère peut-elle demeurer insensible devant les suppliques de sa fille qui l’attendra toute sa vie? Au nom de quoi? Il faut lire jusqu’au bout pour tenter de saisir la soif de liberté, impossible à étancher, qui habite cette femme en fuite continuelle.

Dès l’ouverture, nous sommes saisis par le ton et la force de l’écriture.

La première fois que tu m’as vue, j’avais une heure. Toi, un âge qui te donnait du courage.

Cinquante ans peut-être.

C’était à l’hôpital Sainte-Justine. Ma mère venait de me mettre au monde. Je sais que j’étais déjà gourmande. Que je buvais son lait comme je fais l’amour aujourd’hui. Comme si c’était la dernière fois.

Ma mère venait d’accoucher de moi. Sa fille, son premier enfant. […]

Tu entres sans t’excuser d’être là. Le pas sûr. Même si ça fait 27 ans que tu n’as pas vu ma mère.

Même s’il y a 27 ans, tu t’es sauvée. La laissant là, en équilibre sur ses trois ans, le souvenir de tes jupes accrochés au bout de ses doigts.

L’auteure, Anaïs-Barbeau Lavalette, s’adresse ainsi à sa grand-mère, la mère de sa mère. Qu’elle n’a pas connue. Qui a abandonné sa famille pour toujours, sans jamais revenir sur ses pas. Jamais. Laissant un trou béant dans le cœur de sa fille Mousse, la mère d’Anaïs. Béance que l’auteure a voulu colmater en écrivant ce roman. Pour y arriver, elle fera appel aux services d’une détective privée et se lancera dans une chasse aux fantômes pour trouver des réponses, récolter des indices qui, une fois rassemblés, serviront de fils pour broder le reste de son histoire. Lire la suite

Blanc dehors – Marine Delvaux [Héliotrope]

9782923975665Après Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage, une ultime lettre envoyée du champs de bataille de la rupture, voilà que Martine Delvaux, une auteure de l’intime, du vrai, nous offre avec Blanc dehors, une quête d’identité, un récit intime et déchirant d’une femme qui cherche à retracer son histoire en remplissant les blancs… Elle avance à tâtons dans un brouillard épais fait de silences, de secrets, de non-dits… Elle grappille ici et là des indices laissés au hasard… indices rares et précieux qu’elle tente de relier entre eux pour reconstituer ce qui a été avant qu’elle n’arrive au monde. Elle veut savoir. Qui il est. Pourquoi il a fui. Qui elle est, elle. Que serait-elle devenue si elle avait connu ce père qui n’en a jamais été un.

Martine Delvaux nous offre ici un récit, comme une longue lettre, faites d’interrogations qui trouveront peu de réponse, mais que la narratrice essaiera de combler en ayant recours à la fiction. Elle se reconstituera, tant bien que mal, un père, à moitié vrai à moitié inventé, et cherchera à découvrir son histoire pour donner un sens à la sienne.

Je n’écris pas un livre sur ma mère amnésique, ni sur mon père disparu, ni sur leur histoire d’amour inconnue. J’écris pour remplir des trous, mettre des mots à la place des blancs.

Si ce père était mort au lieu d’avoir fui, si ma mère m’avait vraiment abandonnée, j’aurais l’impression d’avoir une histoire à raconter au lieu de ce récit auquel je suis incapable d’accorder une légitimité parce qu’il est invisible. […]

Peut-être qu’on passe toute notre vie à faire des deuils, et peut-être que c’est ce que j’ai fait moi aussi, tous les deuils, mais pas celui-ci, pas le deuil de ce que je ne sais pas. C’est la seule disparition que je n’accepte pas. Je refuse d’être cette fille-là, une fille sans histoire.

Ce roman n’en est pas un. Nous tenons entre les mains les pans d’une vie. Celle de l’auteure. Si elle a choisi de mêler la fiction à la réalité, il n’en demeure pas moins, et on le devine rapidement, que ces mots, cette douleur, cette quête, sont les siens. Cet ouvrage se veut une autobiographie, une autopsie d’une vie sans père, l’autopsie d’une vie criblée de blancs.

Un roman qui questionne, qui remue. Un récit d’une beauté bouleversante.

Mélanie